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Le carnet oublié dans une voiture de Wimbledon qui a changé un coach

En 2010, un coach ramasse un carnet oublié dans une voiture du tournoi de Wimbledon, l’ouvre, et se met à regarder de bien plus près une joueuse qu’il suivait déjà depuis des années.

Wimbledon, 2010. Un carnet traîne dans une des voitures que le tournoi met à disposition des joueurs.

Patrick Mouratoglou le ramasse. Il l’ouvre.

Ce n’est pas un journal intime. Aucune phrase de réconfort, aucun classement. De l’écriture serrée, page après page : la stratégie, les habitudes d’entraînement, ce à quoi penser à la seconde du service, sur quoi se concentrer.

Le carnet est à Serena Williams.

Deux ans plus tard, ils commencent à travailler ensemble. Wimbledon 2012 est leur premier tournoi ; ils en gagneront dix du Grand Chelem, jusqu’en 2017.

Et en 2014, dans Sports Illustrated, il revient sur ce carnet : en toutes ses années de tennis, jamais il n’avait vu une joueuse écrire, pendant l’entraînement, ce qu’elle doit avoir en tête au moment où elle sert.

L’autre carnet

À six mille cinq cents kilomètres de là, un autre carnet.

Eliud Kipchoge écrit dans le sien depuis 2003. Il en a dix-huit chez lui. Dedans : le temps, les kilomètres, le massage, les exercices, les chaussures qu’il portait, et ce qu’il a ressenti dans ces chaussures. Il les garde tous, et il y revient à la fin de chaque saison.

Celui qui les remplit a couvert la distance du marathon sous les deux heures : Vienne, 12 octobre 2019, 1 h 59 min 40 s. Hors compétition, avec quarante et un lièvres qui se relayaient et une voiture devant, un chrono que World Athletics n’a jamais homologué.

Regarde ce que ces deux-là écrivent. Regarde surtout ce qu’ils n’écrivent pas.

Aucun des deux ne note « je suis fort ». Aucun des deux ne note son classement.

Ils notent ce qu’ils ont fait.

On ne décide pas d’y croire

Voilà pourquoi ça te concerne.

Quand ça devient sérieux, le matin du match, la veille du tournoi, la minute avant de commencer, ta tête te pose une question très simple. Est-ce que tu vaux ce moment-là ?

Et là, tu ne peux pas décider de la réponse. On ne décide pas de croire quelque chose, pas plus qu’on ne décide d’avoir chaud.

La confiance ne se décrète pas. Elle se constate.

Encore faut-il avoir quelque chose à constater. Un carnet. Une note dans ton téléphone. Trois lignes après chaque séance : la date, ce que tu as fait, ce qui a marché. Ça prend deux minutes et ça se remplit tout seul.

Le jour où tu doutes, tu ne discutes pas avec ta tête. Tu ouvres, et tu regardes.

Ce qu’on met vraiment dedans

À ce stade, tu imagines sans doute un album des grands jours. Le meilleur match. Le record perso. Le soir où tout est passé.

C’est l’inverse.

Ce qui pèse, ce sont les jours ordinaires. Le mardi sous la pluie. La séance à moitié réussie que tu as finie quand même. La fois où tu te sentais lourd et où tu y es allé.

Parce que ta tête est redoutable pour démolir un exploit. Elle a sa réponse toute prête : bon jour, adversaire fatigué, tu as eu de la chance. Un seul beau souvenir ne tient pas deux secondes contre ça.

Elle ne sait pas démolir un nombre.

Et personne ne fait deux cents mardis sous la pluie par chance.