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Le sweat-shirt dans la tribune qui a réparé le pied de Wilkinson

Un jour d'entraînement, Jonny Wilkinson ne retrouvait plus sa régularité au pied. L'homme qui travaillait avec lui ses coups de pied est monté dans la tribune, a posé un sweat-shirt sur un siège, et a donné un prénom à ce siège.

Un terrain d'entraînement, en pleine préparation de Coupe du monde. Jonny Wilkinson enchaîne les coups de pied placés et ne retrouve pas sa régularité.

Dave Alred, qui travaille avec lui ses coups de pied, ne lui reprend ni la course d'élan ni le pied d'appui. Il monte dans la tribune, derrière les poteaux, et pose un sweat-shirt sur un siège.

Le siège devient un couple : Harry et Doris. Doris déteste le rugby. Son mari l'a emmenée là. Elle est assise sur le sweat-shirt et lit son journal en attendant que ça se termine.

Wilkinson arrête de viser les poteaux. Il vise Doris.

Puis la cible rétrécit. Plus Doris : ses genoux. Plus ses genoux : la glace qu'elle y tient, celle que Harry est allé lui chercher, et il faut la faire sauter sans abîmer le cornet. Plus la glace : le bâtonnet de chocolat planté dedans.

Le ballon, lui, doit toujours passer entre les poteaux pour arriver jusqu'à elle. Trente-cinq à quarante mètres, plein axe.

Au bout d'une quarantaine de minutes, il n'avait pas manqué un seul coup de pied au but.

Ce qui a bougé n'est pas dans son pied

Pendant ces quarante minutes, personne n'a touché à sa technique. Même course d'élan, même terrain, même ballon, même distance.

Ce qui a bougé, c'est ce qu'il regardait.

Et c'est là que l'histoire arrête de parler de rugby.

L'écart n'est pas là où tu crois

Tu connais la scène. À l'entraînement, tu enchaînes. Le geste sort tout seul, tu joues juste, tu te dis que si tu jouais comme ça samedi, ça se saurait.

Samedi arrive. Et tu joues en dessous de ce que tu sais faire.

L'explication qui vient en premier, c'est : je craque, c'est dans la tête. C'est court, et on n'en fait rien.

Regarde plutôt où va ton attention.

À l'entraînement, elle est sur la balle, sur l'écran, sur le geste. Elle n'a nulle part ailleurs où aller. Pas de score, personne qui note, la séance ne décide de rien.

Samedi, elle a des endroits en plus. Le score. Le regard des autres. Ce qui se passe si tu perds. Le classement de fin de saison. Le type en face qui a l'air trop sûr de lui.

Aucun de ces endroits n'est imaginaire. Ils existent tous. Ils sont simplement plus nombreux que jeudi, et ton attention, elle, n'a pas grandi.

Ce qui la retient, alors, c'est la taille de ce qu'elle a à regarder. « Être concentré » ne se vérifie pas : tu peux te le dire dix fois de suite sans jamais savoir si c'est vrai. Un bâtonnet de chocolat dans une glace, tu sais à chaque seconde si tu l'as encore.

Le jour où Doris a été inventée

C'est le détail qu'on saute, et c'est peut-être le seul qui compte.

Doris n'est pas née un samedi. Elle est née sur un terrain d'entraînement, un jour qui ne décidait d'aucun résultat : personne ne comptait les points, rater n'engageait pas la saison. Il restait donc de la place pour choisir quoi regarder.

Le samedi, il n'y a plus rien à choisir. La cible est déjà là, ou elle n'y est pas.

Ce que vérifient les archers coréens

Séoul, été 2016. L'équipe de Corée du Sud de tir à l'arc s'installe au Gocheok Sky Dome, le premier stade de baseball couvert du pays. Cibles à soixante-dix mètres, la distance olympique. Musique dans la sono, public invité à faire du bruit. En face, les remplaçants de l'équipe nationale, pour une compétition simulée. Un mois plus tard, ils y reviennent tirer pendant un vrai match professionnel.

Ils vont dans les stades de baseball depuis Pékin 2008, où le bruit des tribunes chinoises avait fait presque autant parler en Corée du Sud que les athlètes eux-mêmes.

On peut lire ces séances comme des séances de bruit ajouté. Tout se passe plutôt comme si elles posaient une question, et une seule : la cible tient-elle quand tout le reste réclame l'attention ?

Un archer qui touche à soixante-dix mètres sous les haut-parleurs n'a pas appris à mieux tirer ce jour-là. Il a appris ce que vaut sa cible quand elle a de la concurrence.

La tienne, tu peux lui poser la même question. Pas la consigne d'être concentré, qui ne se vérifie jamais. Quelque chose d'assez petit et d'assez net pour que tu saches, à n'importe quelle seconde, si tu l'as encore sous les yeux. La couture de la balle et pas le tableau d'affichage. Le bâtonnet dans la glace et pas la tribune.

Entre ton jeudi et ton samedi, ton niveau ne bouge pas d'un millimètre : c'est ta cible qui bouge, sauf si tu l'as choisie un jour où rien ne se jouait.