Des capteurs sur des parachutistes : ta peur ne disparaît pas, elle arrive plus tôt
Un aérodrome américain, années soixante. Des parachutistes portent des capteurs du sol jusqu'à la porte de l'avion. Chez les débutants, la courbe monte jusqu'au saut. Chez les expérimentés, elle est déjà redescendue.
Un aérodrome, quelque part aux États-Unis, dans les années soixante.
Des parachutistes sportifs arrivent pour la journée. On leur pose des capteurs : le cœur, la respiration, la conductance de la peau. L'enregistrement ne s'arrête pas, du sol jusqu'après le saut.
Deux groupes : des débutants, et des parachutistes expérimentés.
Walter Fenz et Seymour Epstein publient les courbes en 1967, dans Psychosomatic Medicine.
Chez les débutants, la courbe monte. Elle monte encore. Elle monte jusqu'à l'altitude de largage, c'est-à-dire jusqu'au moment exact où il faut y aller.
Chez les expérimentés, elle monte aussi, puis elle redescend. Un V à l'envers. Quand l'avion arrive en haut, ils sont déjà sur le versant qui descend.
Le maximum n'a pas disparu. Il est passé avant que la porte s'ouvre.
Le moment où tu te notes
Toi, tu ne sautes de nulle part. Tu fais quand même la même chose qu'eux, et au même endroit.
Presque tout le monde s'évalue dans les dernières minutes. On regarde comment on se sent juste avant, et on en tire une conclusion sur la journée entière. Je ne le sens pas. Je ne suis pas prêt. Les autres ont l'air tranquilles.
Si ta courbe ressemble à celle des débutants, cette mesure tombe pile sur ton maximum. Tu te notes au pire moment de la journée, et tu lis la note comme un verdict.
La quantité n'a jamais été la question. L'heure du relevé, si.
La salle où il ne se passe rien
L'athlétisme a donné un nom à cet endroit : la chambre d'appel.
Le règlement d'un championnat d'Europe fixe l'heure de présentation, épreuve par épreuve. Vingt-cinq minutes avant une course sur piste. Une heure avant le saut en hauteur, une heure vingt avant le début du concours de saut à la perche. Cinquante minutes avant les autres concours.
Les téléphones n'entrent pas. Un officiel prend le tien à l'entrée et te remet un reçu ; l'appareil se récupère une fois l'épreuve finie, le reçu à la main.
Donc pas de musique, pas de messages, pas d'écran. Une pièce, des chaises, et les gens que tu vas affronter.
Cette salle ne fabrique rien. Elle fait une seule chose : elle t'immobilise à une heure décidée par le règlement, et pas par toi. Si ton sommet n'est pas encore passé, c'est là qu'il te trouve.
Avancer l'heure
D'où une idée qui va contre le réflexe : arrête de te protéger de ton match jusqu'à la dernière minute.
Le réflexe va dans l'autre sens. Ne pas regarder le tableau. Ne pas vouloir savoir contre qui on tombe. Ne pas y penser, « pour ne pas se mettre la pression ». Et tout débarque d'un coup dans le dernier quart d'heure, quand il n'y a plus rien à en faire.
Va le chercher avant. La veille au soir, ou le matin.
Lis le nom en face du tien sur le tableau. Va sur le terrain, le court, la salle, le plateau : pose les pieds à l'endroit exact d'où tu vas jouer, et regarde les gradins vides. Ouvre le programme et repère ton heure de passage. Dis à quelqu'un, à voix haute, ce que tu joues demain.
Rien là-dedans ne sert à se motiver. Ce sont quatre prises de contact avec la chose réelle : un nom, un sol, un horaire, une phrase dite devant témoin.
Et rien là-dedans ne fait baisser quoi que ce soit. Ce qui bouge, c'est l'heure : ce que tu es allé chercher la veille à vingt et une heures ne t'attend plus à dix-huit heures cinquante.
Ce que l'étude ne dit pas
Elle ne dit pas qu'on choisit son heure. Les courbes en V renversé sont celles de gens qui avaient déjà sauté souvent : leur sommet s'était déplacé à force de sauter, pas parce qu'ils l'avaient décidé un matin.
Elle ne dit pas non plus que ces sauteurs-là étaient tranquilles. Elle dit où était leur maximum, et rien d'autre.
Et elle est ancienne, elle porte sur peu de monde, et sauter d'un avion ne ressemble pas à une finale de club.
La forme, elle, se transporte. Ça monte, ça culmine, ça redescend, et le seul point qui change d'une personne à l'autre, c'est l'endroit du sommet sur la ligne des heures.
Ceux qui ont l'air de ne rien sentir en chambre d'appel ne sont pas ceux dont la courbe reste plate. Chez eux, le sommet est déjà derrière quand la porte s'ouvre.
Le sommet ne disparaît pas, il passe plus tôt, et la seule chose que tu puisses avancer, c'est l'heure, pas la quantité.